logo trith

Le joueur de triangle par André OBEY, (éditions Bernard GRASSET, 1928)

Envoyer Imprimer
AddThis Social Bookmark Button

le joueur de triangleAprès l'article sur Jean-Claude DARNAL, nous retournons dans la bonne ville de Douai où a vécu dans sa jeunesse une grande figure du monde théâtral du siècle dernier : André OBEY. Une fois de plus, on ne sera pas blasé de constater que notre région, malgré les clichés éculés que l'on continue à proférer à son encontre, a vu naître de fortes personnalités dans de bien nombreux domaines. Cela écrit, il est néanmoins vrai que l'attraction de la capitale a souvent été la plus forte pour quiconque caressait une ambition en dehors de toute activité à l'ombre de ceux qui furent les piliers de l'économie régionale : mines, métiers du fer, industrie textile, chimie...

 

Des activités séculaires existaient (existent toujours et continuent à toujours se développer malgré la crise !) dans les villes du Nord dont il serait trop long, ici, de développer sur leur rôle éminemment social de brassage. En tout cas, cela permettait de se constituer une notoriété en dehors des convenances habituelles de son milieu social. L'appartenance à un orchestre ou à une fanfare était le cas de figure le plus classique, surtout dans le bassin minier. La participation à des concours permettait d'élargir ses horizons géographiques et personnels...

 

Dans son enfance, André Obey était entré au Conservatoire de Douai où il excellait, paraît-il, au piano. On envisageait pour lui une carrière musicale. Mais, après une très bonne scolarité au lycée, il préféra sans doute jouer la carte de la prudence en préparant une licence en droit et une licence ès lettres.

 

La première guerre mondiale vint, de manière brutale, contrarier ses projets : il fut gravement blessé à la tête par des éclats d'obus le 29 août 1914. Soigné à Limoges où il poursuivit une longue convalescence, il y rencontra Jeanne Moreau (à ne pas confondre avec la grande actrice !) qui devint sa première épouse en 1919.

 

Démobilisé, il s'installa à Paris avec sa famille. Douai avait beaucoup souffert des bombardements ; il ne reconnaissait plus vraiment sa ville natale et les souvenirs de jeunesse semblaient appartenir à une autre planète... Pendant deux ans, il tâtonna, à la recherche de sa vocation. Pour des raisons alimentaires, il collabora à différents journaux comme critique musical et dramatique. Il tâta aussi de l'écriture en commençant par composer des récits autobiographiques qu'il réussit à faire publier ; mais ils passèrent quasiment inaperçus durant la première partie des années 1920.

 

En 1921, sa rencontre avec Jacques Copeau fut déterminante pour le reste de son existence. Jacques Copeau : une des rares personnes qui chercha, dès avant la guerre de 1914-1918, à dépoussiérer le répertoire du théâtre classique, à sortir de l'ornière du théâtre de boulevard trop omniprésent, à simplifier la mise en scène afin d'accorder la primauté au texte et au jeu de l'acteur. Dans les années 1920, il avait créé en Bourgogne une école d'Art dramatique : « les Copiaux » qu'André Obey fréquenta. Entre les deux hommes, ce fut le début d'une amitié exigeante, quelquefois orageuse.

La carrière théâtrale d'André Obey est particulièrement bien détaillée dans le catalogue de l'exposition présentée à la bibliothèque municipale de Douai du 8 novembre au 21 décembre 1985. Remarquons au passage un bel hommage de 1975 du regretté Jean-Louis Barrault, année de la disparition d'André Obey, repris dans ce catalogue dont un exemplaire est consultable à la médiathèque Gustave-Ansart.

A signaler qu'André Obey, outre ses créations, fut un grand serviteur de la culture. En 1944, après la Libération, il dirigea les émissions dramatiques et littéraires de la Radiodiffusion Française ; de 1945 à 1947, grande consécration, il devint administrateur général de la Comédie Française. Très sportif, André Obey avait couvert pour le journal « L'Equipe » les épreuves d'athlétisme des Jeux Olympiques de Londres en 1948.

 

« Le joueur de triangle », très autobiographique, nous raconte les débuts d'un jeune Douaisien de 17 ans, en 1910, au sein de l'orchestre municipal. Alors qu'il est très doué pour le piano, le directeur lui confie ... un triangle, considérant que cette place modeste ne revient qu'à lui. Il s'agit aussi d'une petite vengeance car le directeur n'aime pas les admirateurs de Debussy et de Ravel considérés par lui comme musiciens décadents ! Le jeune homme en est évidemment très vexé et rumine intérieurement sa déception car la musique occupe une place primordiale dans sa vie. Sa mère en est évidemment catastrophée...

 

Cependant, cette position ingrate lui permet d'analyser (avec le lecteur) le fonctionnement de l'orchestre. Il éprouve aussi un véritable coup de foudre pour deux jeunes musiciennes. Si la trame de ce roman peut paraître mince, il y également le contexte, ce décor de ville flamande confite dans ses traditions, sûre de ses valeurs immémoriales d'un monde quasi irréel que la guerre de 1914-1918 va lézarder.

Un mot sur le style, d'une grande fraîcheur juvénile. A croire que, durant de longues années, l'auteur a « porté » en lui ce roman avant de lui donner vie sur le papier. Une bonne surprise qui mérite d'être signalée pour cet ouvrage plus tout à fait récent comme une invitation à le découvrir et à le lire.

 

Pour ce livre, l'auteur obtint le Prix Renaudot en 1928. Publié initialement chez Bernard Grasset, l'exemplaire dont nous disposons est une réédition de 1992 (Miroirs Editions) avec une belle préface du célèbre compositeur Henri Dutilleux, d'origine douaisienne et Grand Prix de Rome de musique en 1938. Une présentation de Paul Renard, Président de la Société de Littérature du Nord, complète l'introduction et aide le lecteur curieux en situant bien le contexte de la « gestation » de ce roman.